J’ai écrit le texte 99 PARFUMS au cours de l’été 2019 comme un document préparatoire à la future pièce éponyme. Le texte comprend à ce jour plus de 100 personnages dont les répliques sont librement inspirées par les témoignages oraux d’une trentaine de professionnels, pour la plupart retraités, de l’industrie grassoise interrogés par Fanny Marchois dans le cadre d’une enquête ethnologique réalisée pour le Service des Musées DRAC PACA de la mi-octobre 2004 à la fin novembre 2004. Les enregistrements de ces témoignages (66 bandes, 140h d’écoute) m’ont été prêtés en juillet 2019 par les services du Musée International de la Parfumerie.


Les extraits


  • On ne disait pas la fleur de jasmin. On disait simplement la fleur. On allait à la fleur. J’ai cueilli pendant trois ans, de 10 à 13 ans. Je me levais à 4h du matin. Selon la forme de la goutte d’eau sur la fleur, on savait s’il avait plu ou non pendant la nuit. Avec la pluie, les pétales étaient toutes fripés. Avec la rosée, la fleur était parfaite et fraîche.
  • C’était un travail fatiguant. Le soir, on en avait des maux de rein. Comme disait ma grand-mère, ça fait mal à l’esquigne[1]. Il fallait se pencher à l’équerre. Plus on était grand, plus on souffrait. C’était fatiguant mais c’était beau.
  • Question cueilleuse, il y avait des championnes ! Je m’en souviens d’une fille, c’était une merveille. Elle s’appelait Laeticia, elle devait mesurerdeux mètres. Elle avançait toute courbée et donnait une fleur d’une blancheur intacte comme sur la plante, Nous, nos fleurs étaient toujours un peu rouillées.
  • Le paysage grassois jusqu’aux années 1960 était le plus beau qui soit. Champs de jasmins, de roses, des vignes, des potagers. La campagne était magnifique. Dans les roses volaient des bourdons. Sur les jasmins, se posaient des mantes religieuses, qu’on appelait les prégadios.
  • Quand j’étais petit, le jeudi, j’allais me vautrer dans les fleurs. Je faisais cela un petit moment et je sortais tout parfumé.
  • Ma mère à moi était à l’enfleurage[2] chez Bruno Court. Sur de grands châssis vitrés, elle étalait de la graisse de cochon avec une spatule et puis la striait avec une fourchette. Une autre femme y déposait les fleurs. Quand c’était fini, un homme empilait les châssis les uns sur les autres et laissait un châssis vide en haut de la pile. Au bout d’un certain temps, on descendait les châssis, une dame tapotait sur le cadre pour faire tomber les fleurs et on recommençait. Enfleurer, ce n’était pas un travail de spécialiste. C’était un travail…comment dire…. Normal.
  • Je suis rentré comme saisonnier chez Roure au service des hydros[3], je chargeais les alambics avec les fleurs de saison. C’était le mari et la femme qui commandaient le service. Je me faisais engueuler sans raison. Ils me houspillaient. Fais ceci, fais cela. Et je trimballais mes bassines. De-ci de-là. J’avais pas le choix. Je savais rien faire et j’ai rien appris. Ils m’ont complètement découragé. Quand je pouvais plus les supporter, je me faisais porter pâle. Mon seul bon souvenir est l’arbre de Noël pour les enfants. C’était moi le Père Noël et on me payait pour cela.
  • J’étais électricien, je préparais les appareils, comme le spectro à UV[4]. Avec cette technique, on analysait la composition des produits en mesurant les pics. Moi, je préparais l’appareil et c’était une femme qui mesurait les pics. Pour faire une bonne analyse, je pense qu’il faut l’homme et la confirmation par la machine.
  • Pour ma mère, travailler aux emballages au lieu de faire des ménages, c’était le paradis. Comme elle travaillait parfois le dimanche, j’ai appris à cuisiner les gnocchis et les raviolis. Ma mère ne parlait ni le français, ni l’italien seulement un dialecte à elle, du Piémont, il fallait la comprendre. On l’appelait Antonella. Elle avait une collègue calabraise nommée Concetta. Elle disait : « elle et moi, on est comme chien et chat ». Beaucoup d’Italiens travaillaient par ici et entre les Calabrais et les Piémontais ça n’allait pas fort.
  • J’ai commencé au lavage des flacons. On rangeait les estagnons[5] tout propres dans de grands casiers avec une embouchure en papier pour qu’ils ne prennent pas la poussière. Chez Roure, on était à la pointe de la propreté. On était à la pointe de la technique, on était à la pointe de la communication. On était à la pointe de l’avenir.
  • . J’ai commencé d’abord par travailler comme ouvrier à Sud Aviation à Cannes la Bocca. C’était un milieu très politisé. On faisait des grèves de 6 minutes toutes les heures. J’en ai eu marre et suis parti chez Roure qui cherchait du monde pour construire un centre de recherche. On devait ouvrir en mai 68 mais avec les grèves, l’inauguration a été repoussée de plusieurs mois.
  • J’étais préparatrice. Je sentais tous les produits et je pesais. Je connaissais peut-être 3000 produits. Il en faut de la mémoire. Ce n’est pas donné à tout le monde ; C’est un parfumeur qui m’a appris. Quand je lui apportais mes mouillettes, il me regardait d’abord de la tête aux pieds pour voir si j’étais bien propre. Il disait qu’un parfumeur devait être bien propre sur lui.  Puis il sentait mes mouillettes et me disait : « Mademoiselle, votre nez vous perdra ! »
  • À l’usine, il y a eu un brûlé. J’ai été mêlé de près J’en ai fait une dépression et je suis rentré à l’Education Nationale.
  • Quand je suis entré à l’usine, il y avait encore 3 alambics en cuivre dont l’un a explosé car la personne était partie déjeuner.
  • Avant 14, on fournissait les matières premières à Muellens, le célèbre fabricant l’eau de Koln : la siebenundvierzig-elf, vous connaissez ? On leur vendait des quantités énormes. 2000 kilos de petit grain, 800 kilos de Néroli, 50 kilos d’infus de jasmin, 50 kilos d’infus de rose, 50 kilos de jonquille… Après 14, les boches, fallait pas les approcher ; fallait plus travailler avec eux. On ne leur faisait plus d’offres. Des petits malins se sont quand même débrouillés pour leur vendre des matières premières par la Suisse. Ça devait arriver.
  • En juin 1940, on a démonté tout l’atelier en une matinée et on est parti à Bordeaux. Après ça, pendant un mois, on n’a fait que jouer à la belote. C’était l’armistice !
  • On avait l’interdiction de fréquenter les ingénieurs des autres sociétés à cause du risque de fuite. Mais les formules se revendaient tout le temps, en prétendant que tout cela était très secret. La chromatographie gazeuse[6] a précipité la décadence du secret. Décortiquer une formule prenait à peine quelques heures.
  • Dans les ateliers, les gens avaient tendance à s’attribuer un produit et à le garder jalousement comme un bien personnel. Même au niveau des chefs d’atelier, chacun défendait sa petite chapelle. La plupart des gens n’avait pas de connaissances scientifiques mais c’était une manière de se rendre indispensable.
  • Le tour de main, le savoir-faire, bof, moi je n’y crois pas trop. La preuve, c’est qu’on a implanté des usines de produits naturels en Inde et le savoir-faire, ils l’ont appris rapidement.
  • Il n’y pas de technique particulière pour goûter. On met dans la bouche et on goûte et puis c’est tout.
  • . L’homme qui m’a recruté était extraordinaire. Il connaissait tout, le bien, le mal, il savait qui était fiable et qui ne l’était pas. Quand il inspectait l’atelier, il ne parlait pas aux employés. À certains cependant, il touchait la main.
  • J’avais une assistante qui s’appelait Madeleine. Un joli brin de fille qui m’était indispensable. Un jour, elle me demande si elle peut travailler temporairement comme gouvernante chez un parfumeur de mes clients. Je ne l’ai plus jamais revue. Le parfumer, il l’a épousé. Elle avait 28 ans, il en avait 75. Elle a fait une bonne affaire, Madeleine. Les parfumeurs pauvres, je n’en connais pas !
  • Trois frères dirigeaient l’usine. L’un s’occupait de technique, l’autre du commerce, le troisième…je ne sais plus. Enfin, ils avaient chacun leurs responsabilités. Plus tard, leurs enfants sont rentrés dans la société. Puis, les beaux fils, les belles filles. À la fin, ils étaient beaucoup trop nombreux pour diriger. On peut dire qu’ils ont un petit peu coulé la boite.
  • Comme chaudronnier, je montais tous les mois d’août à Saint-André-les-Alpes pour la lavande. Il y avait là des saisonniers italiens qui travaillaient du matin au soir en mangeant seulement une tablette de chocolat. Moi aussi, je travaillais très dur. Je montais les appareils, j’allumais la chaudière. De retour en Septembre, le patron me disait : alors ces vacances, elles se sont bien passées ?
  • Grasse n’a pas cru à la synthèse. Grasse a répété le naturel, le naturel… en se tapant le ventre. Elle a raté la synthèse. Grasse se croyait la plus forte. Aujourd’hui on n’a même plus l’approvisionnement en matières premières. Grasse a raté le train.
  • On a connu un gros plan social. Il a fallu choisir entre Biolandes et Charabot. Moi, j’aurais préféré Charabot car Biolandes …hé bé…ils venaient des landes. Et ici, dès que vous dépassez Saint Vallier, vous êtes des étrangers. J’ai assisté au dernier comité. C’était affreux. On s’est battu ; on a perdu. Après toutes ces années, je croyais qu’humainement, on existait. En fait, on était des pions.
  • J’ai vécu les 5 dernières années de Roure[7]. À la fin, les conditions étaient déplorables. Ça a été difficile à vivre. Plus personne ne savait ce qui était vrai, plus personne ne savait ce qui était est faux. Plus personne ne voulait rien foutre. On avait plus l’esprit de société, plus de fierté. On était tous devenu des fonctionnaires. On pensait qu’à se tirer le plus vite possible.
  • Les rapports avec les gens qui n’étaient pas de Grasse étaient moins conviviaux et d’abord à cause du manque d’accent.
  • Que vous travailliez bien ou pas, que vous fassiez des bénéfices ou pas, dans la logique de ces rachats, cela ne compte pas.
  • J’en suis à ma 6ème ou 7ème fusion. La dernière en date c’est Haarmann & Reimer et Dragoco[8] qui a donné Symrise en 2003. Deux directions, deux processus de travail. Vous décidez soit de n’en conserver qu’un seul, soit de de mélanger pour respecter les équilibres. Mais quand on fusionne deux sociétés, il y a forcément des doublons. On essaie de garder les meilleures compétences mais sans garantie de succès : 1 +1 ça n’a jamais fait deux.
  • Avec le regroupement de toutes les sociétés, quand on fait le compte, à la fin, il y en a deux qui dirigent le monde.
  • On achète et on vend dans le monde entier. La globalisation on connaît ça depuis 100 ans. C’est ce qui rend la conversation des parfumeurs intéressante.
  • Je suis entré chez Robertet aux mélanges à 19 ans. Je n’avais aucune formation. J’ai appris à sentir, à connaitre les produits. J’ai commencé par préparer de petits mélanges puis à vérifier la conformité des compositions et de leurs évolutions dans le temps. Quelques années plus tard, je suis monté en parfumerie – je dis cela parce que c’était à l’étage.
  • Au début de ma carrière de parfumeur, je subissais les influences du marché. J’étais une éponge, je travaillais « à la manière » de parfumeurs célèbres… Aujourd’hui ma référence c’est moi-même. J’ai ma propre signature olfactive.
  • Naturel, synthétique, c’est un faux débat. On travaille avec des odeurs. Les matières n’existent que parce qu’on leur donne une forme.
  • La naissance d’une idée est une chose étrange. Il faut s’ouvrir à soi-même, se sentir en éveil, de tous ses sens, le nez, les yeux et les oreilles. À un moment, on saisit quelque chose au vol, une odeur qui deviendra le thème du parfum ; et le parfum sera la manière dont on va raconter ce thème-là, l’expliquer, le mettre en forme. Une autre manière de créer consiste à avancer à tâtons, à se déplacer, à s’ajuster… à accepter les hasards et bifurcations en chemin sans perdre de vue le résultat olfactif attendu.
  • . Les briefs nous arrivent souvent par les gens du marketing qui ont tendance à s’écouter parler. Cela semble vouloir dire quelque chose mais en fait on n’y comprend rien. Un jour, on m’a demandé un arôme « machisme tropical ». Une autre fois, un client voulait la déclination de grands parfums très connus « opium », « rive gauche », « eau sauvage », « old spice » mais pour des yaourts… je sais bien qu’on ne dit pas non à un client, mais là, franchement, c’était horriblement mauvais.
  • Les terpènes, les esters, l’hydrogénisation, les organo-magnésiens. Toute la chimie est présente dans la parfumerie.
  • C18 C14, C16, C17 coco, chocolat, pêche, cerise. Les aldéhydes[9], mon vieux, c’est magnifique !
  • J’ai d’abord été chimiste spécialisé dans la synthèse organique des médicaments. Ce sont des produits mal odorants. Plus tard, je suis entré chez Chiris au département Chimie. Notre obsession après-guerre était de créer des corps nouveaux. On allait dans toutes les directions et on se foutait éperdument de savoir s’ils étaient toxiques ou pas. Le naturel, à cette époque, on s’en fichait complétement.
  • De même qu’on voit la vie différemment, on sent différemment. Il arrive parfois qu’un parfumeur ne sente pas certaines notes musquées ou par exemple l’odeur très sèche de la mousse metra[10], alors qu’il sera hypersensible à d’autres matières.  
  • Une odeur est une réponse. Cette réponse est conservée quelque part dans notre mémoire mais il faut aller la chercher et tirer le fil qui nous mènera jusqu’à elle. Ce fil d’ariane s’appelle inspiration, hasard et curiosité.
  • Dans le domaine des arômes aussi, il y a des modes. On a eu les fruits exotiques, les infusions de plantes, synonymes de bien-être, puis les notes pâtissières mais ces engouements se calment assez vite. Au fond, il y a peu de changements. Citron ou orange pour les boissons, vanille, chocolat ou fraise pour la glace et puis c’est marre.
  • Mes draps et oreillers sont lavés avec une lessive la moins parfumée possible car sinon je ne dors plus. Il ne faut pas que j’aie trop de messages olfactifs pour me reposer. Je n’ai jamais un regard neutre sur les parfums ; c’est terrible. Dans l’instant premier, j’ai un peu d’émotion, mais très vite je me mets à analyser.
  • Un gaucho argentin et une femme japonaise auront une odeur de peau très différente. La transpiration française a une odeur de vinasse. L’allemande sent la bière. Chaque être humain dégage une odeur corporelle qui lui est propre. Surtout des aisselles. Les précurseurs d’odeur chez l’homme sont plus riches en acides, qui, une fois soumises à l’action des bactéries, donneront une senteur plus proche …du fromage. Tandis que la femme produit davantage de composés soufrés, qui, eux, rappellent plutôt les fruits tropicaux et l’oignon.
  • Alors, est-ce qu’on rêve en odeur ?

[1] Dos, échine (prov. esquino).

[2] Enfleurer : charger un corps gras du parfum de certaines fleurs par macération.

[3] Technique d’extraction du parfum d’un végétal par solvants volatils ou d’extraction par hydrocarbures

[4] La spectroscopie ultraviolet-visible ou spectrométrie ultraviolet-visible est une technique de spectroscopie mettant en jeu les photons dont les longueurs d’onde sont dans le domaine de l’ultraviolet, du visible ou du proche infrarouge

[5] Récipient en fer étamé destiné à contenir de l’huile, des essences.

[6] Méthode d’analyse chimique et de purification des constituants d’un mélange par absorption sélective des constituants du mélange, ou par partage en présence de phases liquides ou gazeuses.

[7] La maison Roure, célèbre pour ses huiles essentielles et ses compositions uniques, est fondée en 1820. Un siècle plus tard, elle déménage de Grasse à Paris pour devenir Roure-Bertrand Fils & Justin Dupont. En 1963, Roure est rachetée par l’entreprise suisse Hoffman-La Roche et, en 1991, elle fusionne avec Givaudan, alors le plus grand producteur suisse de bases synthétiques pour l’industrie du parfum. En 2000, Givaudan-Roure, se sépare de Hoffman-La Roche , redevient Givaudan

[8] Symrise a été créée en 2003 à la suite du rapprochement de Haarmann & Reimer (H&R) et de Dragoco, basés tous deux à Holzminden.

[9] Un aldéhyde est un composé organique dont l’un des atomes de carbone primaire (relié au plus à 1 atome de carbone) de la chaîne carbonée porte un groupement carbonyle. Un aldéhyde dérive formellement d’un alcool primaire (oxydation) dont le groupement hydroxyde -OH est en bout de chaîne et se forme à la suite de l’enlèvement de deux atomes H d’où le nom « alcool déshydrogéné » ou aldéhyde. Les aldéhydes sont des produits de synthèse très puissants qui apportent, indépendamment de leur propre odeur, un prodigieux pouvoir de diffusion aux compositions parfumées.

[10] Mousse d’arbre utilisée en parfumerie. La véritable mousse de chêne est un lichen.


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