Talking with Khadija Bidar

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Khadija Bidar, enseignante de français a traduit les paroles recueillies auprès des femmes amazighes* d’une dizaine de villages du Maroc. Une expérience qui résonne avec son histoire personnelle et son parcours de femme engagée.

French teacher Khadija Bidar translated the words collected from Amazigh women in ten villages in Morocco. An experience that resonates with her personal history and her journey as committed woman.

*amazighe =berbère

Khadija, vous avez traduit les verbatim recueillis entre juillet et octobre auprès d’une centaine de femmes du monde rural marocain. Pourquoi ?

Je suis d’origine Amazighe (berbère). Je suis la sixième d’une famille de 9 enfants. Mes parents étaient pauvres et ils m’ont confiée à l’âge de quatre ans à une famille marocaine aisée qui m’a adopté selon la disposition appelée kafala (1). Cette enfance bouleversée – passer du statut de fille de pauvres à fille de riches – a forgé la personne que je suis devenue. Lire les témoignages de villageoises qui racontent qu’elles font des ménages chez des gens riches m’émeut profondément.

Khadija, you translated the verbatim collected between July and October from around a hundred women from rural Morocco. Why?

I am of Amazigh (Berber) origin. I am the sixth in a family of 9 children. My parents were poor and they left me at the age of four to a wealthy Moroccan family who adopted me under a disposition called kafala (1). This upset childhood – going from being a girl of the poor to a girl of the rich – forged the person I became. Reading the testimonies of village women who say they are cleaning up with rich people moves me deeply.

Quel a été votre parcours ?

De tous mes frères et sœurs, 3 filles et 6 garçons, je suis quasiment la seule qui a fait des études. J’ai passé le Bac puis j’ai enseigné le français dans un lycée marocain et le darija aux étrangers.  J’ai toujours été une battante, très engagée depuis les années 1980 dans les luttes pour l’évolution de la société marocaine.  Maintenant je suis à la retraite mais je suis toujours très active. J’enseigne le français dans des écoles alternatives C’est comme cela que j’ai connu Karine (directrice du projet 99 FEMMES MAROC et cofondatrice d’OPEN VILLAGE). J’enseigne aux jeunes en difficulté de la Fondation FOURTOU. J’enseigne aussi aux femmes artisanes depuis trois ans dans les villages mise en réseau par l’association OPEN VILLAGE.

What was your personal journey?

Of all my brothers and sisters, 3 girls and 6 boys, I am almost the only one who studied. I passed the SAT and then I taught French in a Moroccan high school and Darija to foreigners. I have always been a fighter, very involved since the 1980s in the struggles for the evolution of Moroccan society. Now I am retired but I am still very active. I teach French in alternative schools. That’s how I got to know Karine (director of the 99 WOMEN MOROCCO project and co-founder of OPEN VILLAGE). I teach young people in difficulty from the FOURTOU Foundation. I have also been teaching to women artisans for three years in villages networked by the OPEN VILLAGE association.

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J’ai toujours été une battante, très engagée depuis les années 1980 dans les luttes pour l’évolution de la société marocaine.

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I have always been a fighter, very involved since the 1980s in the struggles for the evolution of Moroccan society.

Que vous a apporté votre expérience d’enseignement du français?

Toute petite, j’étais attirée par les langues étrangères et j’ai été marquée en troisième année d’école primaire par la maitresse (son nom était Aicha) qui nous a appris le français. Je voulais parler français, être interprète, journaliste. Finalement, je suis devenue prof. J’ai fait toute ma carrière dans l’enseignement et j’ai enseigné dans de nombreux villages du Maroc rural et défavorisé : un retour aux sources pour moi ! Mes élèves m’ont donné beaucoup de satisfaction. Parfois j’ai de leurs nouvelles. L’un deux, retrouvé par hasard il y a 6 ans, est devenu professeur de philosophie. Il y a 2 semaines, via Facebook, une femme m’a contactée. C’était Zaina, une petite fille que son père voulait sortir de l’école. J’avais réussi à le convaincre de la laisser poursuivre sa scolarité. Aujourd’hui, elle est professeur de français, mariée et mère de deux enfants.

What has your experience of teaching French brought you?

When I was very young, I was attracted to foreign languages and I was impressed in the third year of primary school by the teacher – her name was Aicha – who taught us French. I wanted to speak French, be an interpreter, a journalist. Finally, I became a teacher. I have spent my entire career teaching in many villages in rural and underprivileged Morocco: a homecoming for me! My students have given me great satisfaction. Sometimes I hear from them. One of them, who I found by chance 6 years ago, has become a professor of philosophy. 2 weeks ago, via Facebook, a woman contacted me. It was Zaina, a little girl her father wanted out of school. I convinced him to let her daughter continue her education. Today, she is a French teacher, married with two children.

Dans le projet 99 FEMMES MAROC, vous avez traduit les témoignages oraux qui fourniront l’inspiration de la future pièce. Vous l’avez fait par engagement. Racontez-nous…

En juin dernier, Karine est venue me trouver et m’a parlé du projet. J’ai tout de suite accepté de prendre en charge la traduction. Car je connais ces femmes, leur vécu, leur difficulté. Moi, j’ai eu la chance de m’en sortir et j’éprouve le besoin de les aider. J’ai toujours défendu la cause féminine ; je me bats pour leurs droits et contre les injustices qui les freinent comme par exemple la législation incohérente de l’héritage (2).

In the project 99 WOMEN MOROCCO, you translated the oral testimonies that will inspire the future play. You did it by engagement. Tell us more about this…

Last June, Karine came to see me and told me about the project. I immediately agreed to be in charge of the translation. Because I know these women, their experiences, their difficulties; I was lucky enough to get out of it and feel the need to help them. I have always championed the cause of women; I fight for their rights and against the injustices that hold them back. Such as for instance, an inconsistent inheritance legislation (2).

Avez-vous été surprise par ces récits ? Comment avez-vous abordé la traduction ?

Pas vraiment. J’ai vécu dans un douar (3) et donc je connais bien les réalités que vivent ces femmes. J’avais à cœur de transmettre leur vécu, la simplicité, la dureté de leurs vies aux autres marocains, qui eux, ne les connaissent pas. Leurs histoires me touchent et me parlent : je m’y retrouve. Par exemple, il y a de nombreux témoignages de femmes veuves qui assument seule la responsabilité de leur famille : c’est mon cas également. Je suis divorcée depuis 10 ans et j’éduque seule mon fils de 19 ans. Traduire ces récits me permet de renouer avec une partie de mon histoire. J’ai choisi de traduire au plus près, avec des mots simples, en me mettant dans la peau de celle qui parle. Quand une femme raconte qu’on l’a mariée, je garde l’authenticité de son expression. Dans ces récits, toujours pudiques, il y a de la révolte, de la déception mais aussi de la fierté. Elles se sentent valorisées qu’on les écoute, qu’on les reconnaisse.

Did these stories surprised you? How did you approach the translation?

Not really. I lived in a douar (3) and therefore I know the realities of these women well. I was keen to pass on their experiences, the simplicity, and the harshness of their existence to other Moroccans, who actually do not know them. Their stories touch me and speak to me: I find myself there. For example, there are many testimonies of widowed women who take sole responsibility for their families; so am I. I have been divorced for 10 years and educate my 19-year-old son on my own. Translating these stories allows me to reconnect with pieces of my story. So, I chose to translate as closely as possible, with simple words, putting myself in the shoes of the speaker. When a woman talks about how one married her, I keep the gist of her expression. In these stories, always reserved, there is revolt, disappointment but also pride. They feel valued when we listen to them, when we recognize them.

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Dans ces récits, toujours pudiques, il y a de la révolte, de la déception mais aussi de la fierté.

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In these stories, always reserved, there is revolt, disappointment but also pride.

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Quelques mots d’amazighe

Baddaz touiza ? C’est un plat à base de semoule d’orge.

Agoual ? C’est un petit tambourin en terre cuite.

Azib ? C’est un buron.

A few words in Amazighe.

Baddaz touiza? It is a dish made from barley semolina.

Agoual? It’s a small terracotta tambourine.

Azib? It’s a shelter.

Pouvez-vous nous dire quel rapport vous entretenez avec la langue amazighe ? 

L’amazighe est la langue de mon père, c’est mes racines mais c’est aussi un gros complexe pour moi car je ne l’ai pas parlé enfant et à présent je ne le parle pas couramment. Je me sens toute petite et déracinée quand on parle en amazighe autour de moi. La langue amazighe et les peuples amazighes ont longtemps été stigmatisés par les arabes mais ces stéréotypes ont tendance à s’estomper notamment grâce à la reconnaissance et l’enseignement de l’amazighe dans les écoles primaires.

Can you translate  tell us what relationship you have with the Amazigh language?

Amazigh is my father’s language, it’s my roots but it’s also a big complex for me because I didn’t speak it as a child and now I don’t speak it fluently. I feel very shy and uprooted when people speak in Amazigh around me. The Amazigh language and the Amazigh peoples have long been stigmatized by the Arabs, but these stereotypes tend to fade, especially because of the teaching of Amazigh in primary schools and it recognition.

En lisant les témoignages traduits, j’ai été frappée par la fréquence des récits de mariage.

Le mariage constitue à la fois une voie d’émancipation mais pour retrouver souvent une autre prison. Car une fille, une fois mariée, reste au service de la famille. C’est le fruit d’un long endoctrinement éducatif et religieux. On apprend aux filles à être au service de l’homme, du père, du mari, des fils. Mais de nos jours, les femmes en sont conscientes. Elles sont courageuses, elles travaillent et assument avec persévérance. Même soumises, elles puisent leur force dans le fait que sans elles rien n’est possible. Aujourd’hui, ce sont les femmes qui sont responsables et protectrices de la famille. Les hommes marocains sont obligés d’évoluer. Si les mamans d’aujourd’hui apprennent à leurs garçons à respecter les femmes, alors cela changera.

As I read the translated testimonies, I was struck by the frequency of marriage stories.

Marriage is both a way of emancipation and often to find another prison. Because a daughter, once married, remains at the service of the family. It is the fruit of a long educational and religious indoctrination. Girls are taught to be of service to men, fathers, husbands and sons. But women are aware of it. They are courageous, they work and assume with perseverance. Even submissive, they draw their strength from the fact that without them nothing is possible. Today, it is women who are responsible and protective of the family. Moroccan men are forced to evolve. If today’s moms teach their boys to respect women, then change will come.

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Aider les femmes sur leurs chemins d’épanouissement.

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To help these women along their paths to fulfillment.

Comment le projet 99 FEMMES MAROC peut-il contribuer à ces changements ?

D’abord en mettant en avant les femmes et en parlant de leurs besoins concrets. Ces femmes du monde rural ont besoin d’infrastructures de proximité, besoin de connexions. Le succès de 99 FEMMES MAROC permettra de lancer un appel aux acteurs de la vie politique et économique marocaine pour qu’ils aident ces femmes sur leurs chemins d’épanouissement.

Ensuite, cela met en valeur la culture amazighe au travers de ces femmes, ces battantes qui sont des icônes pour moi.

Enfin, cela permettra de faire connaitre aux marocains la géographie de leur pays, car souvent ils le connaissent mal.

How can the project 99 WOMEN MOROCCO contribute to these changes?

First, by promoting women and talking about their concrete needs. These rural women need local infrastructure, need connections. The success of 99 WOMEN MOROCCO will make it possible to launch an appeal to actors in Moroccan political and economic life to help these women along their paths to fulfillment.

Then, it highlights the Amazigh culture through these women, these fighters who are icons for me.

Finally, this will allow Moroccans to know the geography of their country, because they often do not know it well.

(1) La kafala est une procédure d’adoption spécifique au droit musulman qui correspond à une tutelle sans filiation. Un enfant – issu d’un milieu économiquement défavorisé ou né hors mariage, etc. – est recueilli par une famille adoptive qui s’engage à l’élever comme son propre enfant.
(2) Selon un précepte ancien du droit islamique : la femme n’hérite que de la moitié de ce qu’hérite un homme du même degré de parenté.
(3) Un douar au Maghreb est d’abord un « groupement d’habitations, fixe ou mobile, temporaire ou permanent, réunissant des individus liés par une parenté fondée sur une ascendance commune en ligne paternelle ». Par extension, c’est une division administrative de base de la commune.

Edited by G.F

(1) The kafala is an adoption procedure specific to Muslim law which corresponds to a guardianship without filiation. A child – from an economically disadvantaged background or born out of wedlock, etc. – is taken in by an adoptive family who undertake to raise him as their own child.
(2) According to an ancient precept of Islamic law: a woman inherits only half of what a man of the same degree of kinship inherits.
(3) A douar in the Maghreb is first of all a “group of dwellings, fixed or mobile, temporary or permanent, bringing together individuals linked by a kinship based on a common ancestry in the paternal line”. By extension, it is a basic administrative division of the municipality.

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