La route IFALAN 

Dernière étape du projet 99 FEMMES MAROC 2022, le festival communautaire IFALAN s’est déployé du 18 mai  au 16 juillet 2022 dans 9 villages ruraux du Maroc. J’ai eu la chance de participer à trois festivals dans trois communautés situées dans les hautes vallées de l’Atlas (Timmit dans la vallée des Ait Boughemez) ou accrochés aux pentes boisées du Rif (Ferraha & Moqrisset). Une semaine intense où la puissance  fédératrice du théâtre et la force des femmes se sont exprimées dans un climat joyeux et festif.

Résumé du festival IFALAN de Timmit (Ait Boughemez)

Images et montage vidéo: Anis et Youssef Berjamy

Un cercle de paroles

A peine arrivée à Marrakech, j’ai passé l’après-midi avec les comédiennes qui ont joué la plupart des représentations de la pièce 99 FEMMES dans les villages. Elles ont choisi de présenter cette pièce en darija et amazighe en revenant à la source même des récits : une conversation entre femmes. Pour les communautés villageoises, peu habituées aux scènes de théâtre, cette forme épurée permet la reconnaissance immédiate d’une situation familière : des femmes assises en cercle sur des tapis entourées de leurs objets quotidiens qui évoquent des épisodes de leur existence. Puis, les costumes, le lyrisme des monologues, l’improvisation libre des comédiennes autour du texte et la scansion des chants à chaque tableau viendront enrichir cette réalité théâtrale ordinaire de touches poétiques et surprenantes. Le théâtre sait se faire proche et lointain pour toucher les cœurs.

Les comédiennes (de gauche à droite) : Imane Lakhmiri, Zakia Ettuhfi, Ghizlane Drissi, Wissal Zayd et Bahija Mechaal | Photo: The 99 Project

Des mots au service des femmes

Pour les comédiennes, la rencontre des femmes avant chaque représentation est essentielle. Elles prennent un moment pour lire le texte et s’assurer que son contenu ne heurte pas les sensibilités masculines locales. En effet, 99 FEMMES donne à entendre les voix des femmes du monde rural qui racontent, souvent pour la première fois, des vies marginalisées et combatives. Le message porte loin et frappe fort par l’authenticité et la sincérité du vécu exprimé. Mais au final, très peu de répliques ont été censurées ou atténuées. Ici, une allusion discrète à la sexualité – les mots « genou » ou « allongé » – fait sourciller – ou là, une question qui fâche – celle de l’héritage des femmes. Reste que, dans le feu de l’action, les comédiennes ont parfois « oublié » les coupes consenties sans que personne ne s’en émeuve.

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Bahija Mechaal à Tizi  | photo: Noura Akerraz

Sous les noyers, la scène…

Sous les noyers à Timmit, dans une école à Ferraha, sous tente à Moqrisset, la représentation de pièce 99 FEMMES MAROC s’est fondu dans le paysage tout en essayant d’offrir un minimum de confort aux comédiennes. C’est à Nayla et Inès, nos deux roadies, que revient de délimiter l’espace scénique. Elles choisissent un endroit protégé du vent et du soleil et tendent tout autour des banderoles de tissus brodés par les 99 femmes du projet (ces tentures colorées symbolisent la présence de toutes participantes). Au centre, sur la scène recouverte de tapis, elles placent les accessoires de décor (une cruche, un plateau, du lait, des bols, un flacon de parfum Rêve d’Or…).

Pendant ce temps, les comédiennes se reposent à l’écart, se maquillent et revêtent les tenues traditionnelles locales : Le kaftan rayé (mendil) et le chapeau à pompons multicolores (chachiya) portés quotidiennement  dans la région de Chefchaouen, les robes de dentelle blanche et les riches parures festives dans la vallée amazighe des Ait Boughemez. La pièce a lieu en fin d’après-midi après le repas (entrée, tajine ET couscous) préparé par les femmes, la vente des produits artisanaux de leur fabrication et la parade des orchestres folkloriques locaux. Leur musique est formée de longues boucles rythmiques aux percussions accompagnées de mélodies jouées sur des flûtes marocaines. Les musiciens dansent aussi – pas réguliers ou sauts acrobatiques. Parfois, comme à Timmit, des enfants se glissent dans le cortège et sautillent au milieu des musiciens en djellabas blanches.

Deux jeunes femmes, Hiba et Oumaina, aux parcours très différents, ont accompagné la tournée des festivals communautaires IFALAN.

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Khadija Bidar & Wissal Zayd à Brachoua | photo: Noura Akerraz

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Groupe de musiciens à Brachoua | photo: Noura Akerraz

Théâtre de rue

Sans lever de rideau, sans attendre le silence de l’auditoire (qui ne viendra pas vraiment), le spectacle commence : des femmes s’interpellent et se racontent. Selon les réactions du public, les comédiennes improvisent et font participer les femmes assises aux premiers rangs avec les petits enfants. Le public est très dense, des centaines de personnes sont présentes à chaque fois. Les hommes adultes s’entassent à l’arrière, souvent debout faute de place. Les adolescents grimpent dans les arbres. Pendant la pièce, les femmes échangent des regards, chantent, rient et battent des mains quand elles entendent ce qu’elles ne s’autorisent pas à exprimer; l’attitude des hommes  au début de la pièce est plus réservée, un peu goguenarde, un peu nerveuse aussi. Puis, à mesure que le spectacle avance, l’écoute devient plus attentive. Ils regardent leurs chaussures avec des mines troublées quand les récits sont douloureux, et applaudissent soulagés quand la joie éclate. Les petites filles sont particulièrement fascinées par ces femmes adultes qui ressemblent à leurs mères mais s’expriment avec une autorité inouïe. De jeunes consciences ont été touchées. La pièce finit par une chanson connue de tout le monde : Zamita (3issawa ya zamita).

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Petite fille dans le public à Ferraha | photo: Leyna Amly

Tisser des liens

Karine Benabadji, co-fondatrice d’Open Village et directrice des opérations du projet 99 Femmes Maroc revient sur l’impact du projet et et parle de son action au long cours au micro de Saïda El Moussadak sur Medi1Podcast. Une interview passionnante où on parle gouvernance, communauté, ouverture, véritables catalyseurs d’un développement soutenable et autonome du monde rural.

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Karine Benabadji ( à dr.) au festival Ifalan d’Aït Benhaddou le 14 mai 2022. Photo @Noura Akerraz

Photos

Leyna Amly et Noura Akerraz

The IFALAN way

Last stage of the project 99 WOMEN MOROCCO 2022, the IFALAN community festival took place from May 18 to July 16, 2022 in 9 rural villages from Morocco. I had the chance to participate in three festivals in three communities located in the high valleys of the Atlas (Timmit in the Ait Boughemez valley) or clinging to the wooded slopes of the Rif mountains (Ferraha & Moqrisset). An intense week where the unifying power of theater and the strength of women were expressed in a joyful and festive atmosphere.

A talking circle

As soon as I arrived in Marrakech, I spent the afternoon with the actresses who played most of the performances of the play 99 WOMEN in the villages. They chose to present this play in Darija and Amazigh by returning to the very source of the stories: a conversation between women. For village communities, unfamiliar with theater scenes, this plain form allows an immediate recognition of the situation: women seated in a circle on carpets surrounded by their everyday objects evoke episodes of their life. Then, the costumes, the lyricism of the monologues, the free improvisation of the actresses around the text and the rhythm of the songs between each scene will enrich the ordinary theatrical reality with poetic and surprising touches. The theater knows how to be close and far to touch hearts.

The actresses (from left to right) : Imane Lakhmiri, Zakia Ettuhfi, Ghizlane Drissi, Wissal Zayd and Bahija Mechaal | Photo: The 99 Project

Words to serve women

For the actresses, meeting women before the show is essential. They take a moment to read the text and ensure that its content does not offend local male sensibilities. Indeed, 99 WOMEN gives voice to rural women who tell, often for the first time, about their marginalized and combative existences. The message reaches far and strikes hard by the authenticity and sincerity of the experience. But in the end, very few lines were censored or toned down. Here, a discreet allusion to sexuality – the words “knee” or “lying down” – raises eyebrows – or there, a question that annoys – that of the inheritance of women. Still, in the heat of the moment, the actresses have sometimes “forgotten” the accepted cuts without anyone really being upset.

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Bahija Mechaal in Tizi  | photo: Noura Akerraz

Under the walnut trees…

Under the walnut trees in Timmit, in a school in Ferraha, under a tent in Moqrisset, the performance of the play 99 FEMMES MOROCCO blended into the landscape while trying to offer a minimum of comfort to the actresses. It is up to Nayla and Inès, our two roadies, to define the stage space. They choose a place protected from the wind and the sun and stretch all around the banners of fabrics embroidered by the 99 women of the project (these colored hangings symbolize the presence of all the participants). In the center, on the carpeted stage, they place the decorative accessories (a jug, a tray, milk, bowls, a bottle of Rêve d’Or perfume, etc.).

Meanwhile, the actresses are resting apart, putting on make-up and wearing traditional local outfits: The striped kaftan (mendil) and the hat with multicolored pompoms (chachiya) worn daily in the Chefchaouen region, the white lace dresses and the rich festive adornments in the Amazigh valley of Ait Boughemez. The play takes place at the end of the afternoon after the meal (starter, tajine AND couscous) prepared by women, the sale of the craft products they produce and the parade of local folk ochestras. Their music consisst in long rhythmic loops with percussion accompanied by melodies played on Moroccan flutes. The musicians also dance : regular steps or acrobatic jumps. Sometimes, as in Timmit, children slip into the procession and skip among the players in white djellabas.

Two young women, Hiba and Oumaina, with very different backgrounds, accompanied the tour of the IFALAN community festivals.

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Khadija Bidar & Wissal Zayd in Brachoua | photo: Noura Akerraz

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Folk Musicians in Brachoua | photo: Noura Akerraz

Street theater

Without raising the curtain, without waiting for the silence of the audience (which will not really come), the show begins: women call out to each other and tell their stories. According to the reactions of the public, the actresses improvise and involve the women seated in the front rows with the small children. The audience is very dense, hundreds of people are present each time. Adult men pile up in the back, often standing for lack of space. Teenagers climb trees. During the play, the women exchange glances, sing, laugh and clap their hands when they hear what they do not allow themselves to say; the attitude of the men at the beginning of the play is more reserved, a little mocking, a little nervous too. Then, as the show progresses, listening becomes more attentive. They look at their shoes with troubled faces when the stories are painful, and applaud relieved when the joy bursts. Little girls are particularly fascinated by these adult women who look like their mothers but speak with incredible authority. Young consciences have been touched. The piece ends with a song known to everyone: Zamita (3issawa ya zamita).

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Young girl in the public in Ferraha | photo: Leyna Amly

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